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seuil du vide (le)

seuil du vide (le)
Aka: threshold of the void

seuil du vide (le)

Une jeune artiste à l'inspiration limitée, Wanda Leibowitz, délaissée par son amant et désargentée loue une petite chambre triangulaire dans Paris. La propriétaire des lieux, l'étrange Léonie, met en garde Wanda: il ne faut pas, mais vraiment pas, tenter d'ouvrir la porte condamnée de cet appartement. Wanda, en succombant à la curiosité, va pénétrer dans une dimension surnaturelle. Elle y perdra d'abord son âme, puis son corps.
Dans la suite de la critique je vais insérer des citations du roman qui est à l'origine du film: Le Seuil du Vide, de Kurt Steiner, Fleuve Noir, Collection Angoisse n°25. Je vous préviens qu'il sera difficile d'obtenir cette édition.
" Au pied du lit, une deuxième porte interrompt le mur le plus long. Je m'approche. Cette porte semble condamnée. Une petite étiquette est collée dessus, qui porte en caractères appliqués dont l'encre a jauni: 'Prière de na pas ouvrir'. " (p.19)


threshold of the void

" Qu'est-ce qui ne réfléchit pas la lumière? ", demande Wanda. Le barman effaré et affairé à qui l'on pose cette question ne peut rien répondre. Si la lumière ne donne rien à voir c'est qu'elle ne rencontre aucun objet. La lumière est ce par quoi les choses deviennent visibles à notre oeil et à celle de la caméra. Comment donc filmer un lieu sans objet, quelque chose comme le néant? Pourtant, le film tente d'explorer ces ténèbres contre-cinématographiques.
" On voit les choses parce que la lumière se réfléchit sur elles avant de parvenir à l'oeil. Ici, elle ne se réfléchit pas. Elle est absorbée. " (p.47)
L'héroïne va expérimenter les pouvoirs de cette sorte de " twilight zone ". La matière principale de l'ouvrage de Jean-François Davy, dans ce film, est alors la découverte et l'expérimentation de ce lieu mystérieux qui semble déjouer les lois de la physique classique. Il est aussi peut-être une sorte d'accès à l'espace des rêves du sommeil paradoxal. Imaginez, nous dit Jean-François Davy, que l'on puisse aller dans le monde du rêve en traversant le seuil d'une porte. L'inhibition, l'activité du surmoi est alors évacuée et nos oeuvres médiocres censurées par notre moi conscient peuvent être transfigurées.
" Ma toile est devenue une oeuvre à la composition solide, bâtie comme le roc, aux couleurs merveilleusement harmonisées malgré la lumière assez faible. C'est exactement ce que je désire atteindre, et dont l'imagination n'a pas su me définir l'image nette. " (p.50)
" Elle ne représente pas non plus une oeuvre achevée, mais quelque chose d'incompréhensible, d'une complication sans nom, que je soupçonne d'être l'image de tout ce que j'ai envie de peindre " (p.55)
Le personnage du film déplace son tableau dans ce laboratoire libératoire et observe sa création. Celle-ci devient ce qu'elle ne pouvait pas être lorsqu'elle était le fruit d'un esprit brimé, éteint ou limité par ses interdits. Elle, fillette adulte qui reste passive autant face aux événements qui lui arrivent qu'à l'expression de ses idées, semble alors atteindre la création pure. Mais peut-être ne s'agit-il que d'un leurre, peut-être ne parvient-elle en fin de compte qu'à assouvir un simple désir de reconnaissance: devenir enfin " l'artiste en vue ".
" Vraiment, ma pauvre, je crois n'avoir jamais rien vu qui soit aussi complètement raté " (p55), s'exclame un critique d'art qui est censé faire autorité. Est-ce lui ou Wanda qui est aveugle?


seuil du vide (le)

Notre héroïne ne sait pas que cet espace qui se nourrit de l'esprit de son occupant possède une puissance qu'elle ne peut pas dominer. Elle va alors devenir la proie d'intentions maléfiques plus profondes, plus " réelles ". Wanda voulait réussir à créer des oeuvres picturales, mais Léonie (sa méchante propriétaire), plus ambitieuse, veut se régénérer elle-même, pour dépasser la condition de créature finie et devenir son propre créateur. Léonie et son mari médecin manipulent Wanda de façon à ce qu'elle se perde elle-même jusqu'à ne devenir qu'une sorte de coquille vide. L'âme de Wanda se délite petit-à-petit, elle finit par perdre complètement son identité. Le couple devient alors des "Body Snatchers", c'est-à-dire qu'ils veulent carrément voler le corps de Wanda qui s'est lentement vidé de sa substance spirituelle. De l'autre côté du miroir, Wanda se dédouble. Elle voit son corps dans l'avenir sans savoir qu'il ne s'agit plus d'elle. Elle ne pourra plus incarner son propre personnage.
Wanda est pris au piège.
" Oui! Cette chambre est un lieu qui retient et accumule les forces psychiques qu'on y libère. Tu as laissé là-bas l'essentiel de ta personnalité. Tu es comme la coquille d'une oeuf qu'on a gobé. Tu es comme le corps de la mouche dont l'araignée s'est nourrie. " (p.205)
Un individu, ancienne victime de ces vampires modernes utilisant les ressorts de la physique quantique, tente de la prévenir, en s'insinuant dans le rêve de la jeune fille. Mais c'est inutile, notre pauvre Wanda perd lentement contact avec elle-même. Dès lors il n'y aura plus aucune solution et en ce sens nous sommes bien dans l'esprit du film d'horreur même si le film n'offre aucune scène horrifique.


threshold of the void

Peut-on déjouer les méfaits du temps qui passe? Le corps est une prison. Comment peut-on se battre contre la matière, c'est-à-dire l'ingrate enveloppe charnelle qui semble recevoir le passage du temps en pleine poire? Aucun magasin de fringues, encore moins celui que fréquente Wanda à plusieurs reprises, ne peut offrir une nouvelle peau pour supporter décemment l'éternité. En effet, le film joue avec cette (bonne ou mauvaise, je ne sais pas) idée: le personnage cherche une nouvelle robe, alors que Léonie cherche une nouvelle enveloppe charnelle. Le couple maléfique fait de celle qui change de robes une nouvelle peau.
Sur la porte mystérieuse Wanda a punaisé l'affiche d'une pièce de théâtre dans laquelle elle a participé aux décors. Sur cette affiche, elle a entouré en rouge son nom, le dernier de la liste. Le titre de la pièce , "L'Attentat", est semble-t-il le titre du premier film que Jean-François Davy a réalisé. L'auteur de la pièce sur l'affiche est Michel Caputo, un proche de Jean-François Davy, lui aussi réalisateur de films olé olé. Tout cela, bien qu'anecdotique, est tout de même placardé sur la fameuse porte de la chambre noire de la création. Cette affiche semble à la fois parler de la malheureuse aventure de l'héroïne et de l'aventure d'un réalisateur lui aussi maudit puisqu'on ne le laissera pas persévérer dans le style de Le Seuil du Vide; il devra bien vite rejoindre l'érotisme plus lucratif. Mais, soit dit en passant, du moins pour ce que j'ai pu en voir, Davy est un faiseur de films érotiques qui valent le détour.


seuil du vide (le)

La caméra n'est pas toujours d'une grande originalité, les zooms avant et zooms arrière pour exprimer le transport de l'enveloppe charnelle de Wanda à Léonie ne sont pas très satisfaisants. Les effets sont parfois un peu simples, voire simplistes, sans doute à cause du budget limité. Mais l'envie du réalisateur, sa passion pour ce qu'il fait se ressent tout au long du film. Dominique Erlanger (Wanda) est bien dirigée et joue le jeu, elle a réussi à se métamorphoser. En passant de la jeunette quelconque elle devient une femme tourmentée qui chute dans la folie - la scène dans le café, plan long et fixe, où elle apparaît complètement dépossédée, névrosée, fatiguée et perdue est vraiment convaincante.
Le film a pour objet principal le Temps et, comme il ne redoute rien, il est une séquelle par anticipation du "Locataire" (1976) de Polanski, comme si le film lui-même avait franchi le seuil du vide.


orribile rene