* a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z

ride lonesome

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Aka: la chevauchée de la vengeance, le vengeur solitaire, l'albero della vendetta

ride lonesome

"Randolph Scott (Ben Brigade), un ancien shérif, se sert du jeune meurtrier qu'il vient d'arrêter pour retrouver le frère de celui-ci, un hors-la-loi qui tua jadis Mme Brigade. Son désir de vengeance finalement satisfait, il abandonne le malfaiteur (et la prime afférente) aux mains de ses compagnons de voyage, deux outlaws de moindre envergure." (Résumé extrait de "Ride Lonesome de Budd Boetticher, par Charles Tatum Jr., éditons Yellow Now, 1989).
"Les réactions qu'un metteur en scène peut susciter chez le spectateur sont au nombre de quatre. Il peut le mettre hors de lui, lui faire peur, le faire pleurer (ce qui est le plus facile) ou le faire rire. Mais un cinéaste qui veut donner des leçons devrait plutôt s'inscrire à l'Université de Californie" (Budd Boetticher).


la chevauchée de la vengeance

"Ride Lonesome" n'est autre qu'un western parfait. Malheureusement, la perfection, le plus souvent, ne se laisse pas deviner immédiatement. Je ne prétends par pouvoir dessiller les paupières de ceux qui ne voient rien d'intéressant dans un western de Boetticher. Je ne peux que tenter de le présenter en me disant, pour me rassurer, que tous ceux qui parcourent AKA sont des amoureux du cinéma Bis, donc de Boetticher. Malheureusement, j'ai pu me rendre compte (ouf ! jamais dans les pages d'Aka) que parfois aimer le cinéma Bis signifiait aimer "les films d'horreur devant lesquels on peut s'esclaffer bêtement". C'est une terrible erreur. Bref, comme vous pouvez le voir, je suis parfaitement de bonne humeur.
Reprenons la critique de "La Chevauchée de la Vengeance". Il est tout d'abord préférable de préciser qu'aimer ce film, ce n'est pas juste aimer un western, c'est aussi apprécier un type de western bien particulier ; et, pourquoi pas, plus globalement encore, désirer une certaine façon de faire du cinéma. Laquelle? Une phrase du grand critique de cinéma, André Bazin, résume parfaitement ce que l'on peut ressentir devant "Ride Lonesome" de Budd Boetticher:
"Voilà bien le western (Bazin par de "Seven Men From Now") le plus intelligent que je connaisse, mais aussi le moins intellectuel, le plus raffiné et le moins esthète, le plus simple et le plus beau." ("Un western exemplaire: Sept Hommes à abattre", Cahier du Cinéma n° 74, août-septembre 1957).
La manière dont André Bazin parle de "Seven Men From Now", cela vaut sans doute pour la plupart des autres westerns de Budd Boetticher, notamment "Seven Men From Now" ("Sept hommes à Abattre"), "The Tall T" ("L'Homme de l'Arizona"), "Decision at Sundown", "Buchanan Rides Alone" ("L'Aventurier du Texas"), et "Comanche Station" ("Prisonnière des Comanches"). Mais "Ride Lonesome" est peut-être celui qui radicalise extrêmement ce que le réalisateur attend d'un western.
Ce serait sans doute intéressant, mais je ne vais pas développer la conception du cinéma que défend Boetticher, ce n'est pas le lieu pour le faire, nous allons plutôt nous immerger dans "Ride Lonesome" et retenir quelques scènes.
Ce western, on le regarde plusieurs fois. Un peu comme le plaisir que l'on éprouve à écouter et réécouter un morceau de musique que l'on aime vraiment.
Le plaisir que l'on éprouve devant "Ride Lonesome" est entièrement cinématographique, car le film ne délivre aucune leçon particulière. On n'aimera donc pas ce film pour les grandes valeurs morales qu'il évoque (on n'est pas dans par exemple une oeuvre de John Ford), ni pour de grands élans passionnels, encore moins pour la grandeur des actes héroïques édifiants. Si on a le souffle coupé pendant "Ride Lonseme", c'est pour d'autres raisons, bien meilleures!


ride lonesome

"Ride Lonesome" est un western en plein soleil, un western sans aucune scène d'intérieur. Voilà sans doute un élément fondamental de "Ride Lonesome". Voir cela et méditer le choix d'une telle contrainte permet de mieux saisir l'enjeu esthétique de l'oeuvre. On n'entrera pas même à l'intérieur de l'éternel diligence westernienne, pourtant présente au début du film. On peut se demander si Boetticher ne s'amuse pas à filmer celle-ci en refusant expressément de faire une scène d'intérieur.
En dehors de l'anecdote de la diligence, deux scènes exemplaires semblent affirmer le parti pris de rester en plein soleil. La première, au début du film, lorsque Sam Boone apparaît pour la première fois à l'écran (Pernell Roberts) en sortant d'une maisonnette, suivi de Carrie Lane (Karen Steele), puis de Wid (James Coburn). Ces trois entités, qui vont légèrement ralentir Ben Brigade dans son voyage, une fois dehors vont devoir faire avec parce qu'ils ne pourront plus intégrer une nouvelle fois un intérieur rassurant. L'entrée des baraques d'où les protagonistes sortent afin d'entrer en scène est entièrement obscure, un vrai trou noir. Non seulement la caméra ne se placera jamais à l'intérieur des maigres bicoques mais en plus, même de l'extérieur, l'intérieur reste invisible. Autrement dit, on ne voit rien du dedans des choses et des actions. On ne voit que ce qu'il se passe de visible. On ne voit que les effets des actions jamais leur cause. Des cause des actions des personnages on en verra que ce qu'ils font pour les accomplir, rien de plus.
La seconde scène, lors de l'attaque des indiens Mescaleros. Les ruines qui entourent les personnages, retraite aussi trouée qu'un morceau de gruyère, sont présentes pour rendre visible l'impossibilité d'un espace intérieur. Ils sont en réalité nulle part, nulle part au milieu de rien. les murs autours d'eux n'enferment rien.
En passant, je voudrais parler brièvement de mon étonnement à propos d'une remarque de Charles Tatum qui concerne cette seconde scène dans son précieux livre sur "Ride Lonesome". Il affirme que cette attaque n'est qu'une sorte de concession au genre, l'attaque incontournable des indiens, moment nécessaire pour mettre en valeur la bravoure d'un ou de plusieurs personnages. Or, à bien y regarder, la scène n'est peut-être bien qu'un pseudo acte de bravoure. Effectivement, les lances des indiens ne semblent jamais rien atteindre, elles sont à peine utilisées, elles sont somme toute plutôt vaines. En outre, le véritable acte de bravoure est de l'ordre du sketch: c'est la femme, alors qu'elle est entourée par de si solides gaillards, qui tue l'indien le plus envahissant. Le plus envahissant mais pas pour autant le plus brave, car il attaque parce qu'il a perdu son cheval. Un peu étourdi, une fois sur ses jambes, après sa chute, il n'a rien de mieux à faire que de tenter l'impossible avec comme seule arme une lance indienne. On assiste me semble-t-il davantage à une parodie de bravoure, ou bien à une scène de bravoure plutôt pathétique.
Revenons à nos moutons. Les paysages (superbes!) sont donc très présents, mais ils sont toujours infiniment ouverts et infiniment secs, arides et neutres. Et, s'il n'y a aucun lyrisme dans les paysages, s'ils sont passifs, et s'il n'y pas de scène d'intérieur, il faut remarquer que l'intériorité des personnages est tout autant absent. La conséquence immédiate est celle-ci: le film ne montre pas un personnage sous l'emprise de la passion de la vengeance. le film nous montre simplement un homme qui se déplace de façon monotone vers Santa Cruz pour assouvir sa vengeance, sans que les événements qui surgissent en cours de route ne le fasse évoluer. On n'a donc en aucune manière sous les yeux l'exposition d'une évolution morale d'un personnage. Budd Boetticher, en somme, n'a rien à dire sur la vengeance, mais il a tout à montrer sur un personnage qui se déplace d'un lieu à un autre pour tuer celui qui a tué sa femme.
Aucun jugement, aucune exposition de quelque dilemme moral. On ne trouvera pas non plus un arrière plan historique ou sociologique. Aucun message à faire passer. De telle sorte que ce que l'on voit à l'écran n'est rien d'autre que ce que l'on voit à l'écran. Jusqu'à l'arbre mort, à la toute fin du film, dont certains voulaient y voir une dimension christique. Non, ce n'est qu'un arbre mort, aucune autre dimension symbolique. Aussi mort que le paysage que Ben Brigade à traversé. "Ce n'est, après tout, que l'arbre où fut pendue la femme de Ben Brigade. Il le brûle donc, après avoir accompli ce qu'il devait faire pour pouvoir frotter lui-même l'allumette" (Budd Boetticher).
Mais attention, s'il n'y a aucune dimension symbolique dans l'image, s'il n'y a aucune "cause" à défendre, on n'est pas pour autant devant une oeuvre naïve ou terre-à-terre, bien au contraire.


la chevauchée de la vengeance

Randolph Scott est absolument convaincant, comme d'habitude. Il est vraiment un des acteurs westerniens les plus importants.
Ce n'est pas pour rien qu'on le surnommait "visage de pierre". Quasiment aucune expression sur son visage. Des interventions vocales quasi monosyllabiques ajoutent à son visage une dimension neutre et sèche. Il en dit toujours le strict minimum, d'un ton monocorde, sec et direct. Jean-Patrick Manchette admire, dans "Les Yeux de la Momie", l'impassibilité faciale de Randolph Scott et remarque que cela relève au fond d'une nouvelle sorte de paradoxe du comédien. Comment peut-on autant apprécier un personnage qui fait toute sa carrière avec seulement deux ou trois expressions? A l'opposé d'un Randolph Scott, il est possible de penser à James Stewart, un autre très grand acteur de western.
Mais l'impassibilité du personnage a ceci d'intéressant qu'elle gomme son intériorité. Ainsi, le personnage fait sens non pas par rapport à une passion, en l'occurrence ici la vengeance, mais par rapport à ce qu'il fait pour accomplir cette vengeance. C'est en grande partie en raison de cette nuance que l'oeuvre de Boetticher devient vraiment enthousiasmante. La conséquence est éminemment cinématographique. Car en effet, la possibilité de s'attacher non pas la cause (la vengeance), mais à ce que l'on met en place pour réaliser celle-ci ne peut mieux se faire qu'en développant une logique de l'image.
Le personnage qu'incarne Randolph Scott dans "Ride Lonesome" est ainsi particulièrement intéressant parce qu'il a l'air de se présenter comme un héros banal de western, alors qu'il est à chaque fois en porte à faux avec l'image typique de ce qu'on pouvait attendre.
Ben Brigade se présente tout d'abord comme un shérif qui arrête un bandit. Pourtant, le bandit se révèle n'être qu'une petite frappe sans envergure, incapable de réellement inquiéter Ben Brigade. En outre, l'arrestation n'est aucunement l'occasion d'accomplir un devoir quelconque, Ben Brigade s'empare de lui pour retrouver le meurtrier de sa femme. Lors du déplacement, aucune relation ne s'instaure entre Brigade et le captif. Ce dernier reste une petite frappe à l'accent insupportable, Brigade ne se liera jamais avec lui, ne cherchera jamais à le comprendre.
La femme qui tourne autour de Ben Brigade, qui est sexuellement attirée par lui, de la même manière ne saura jamais faire évoluer le personnage. Elle est, au même titre que les autres, un élément avec lequel il faut faire. Elle ne devient jamais, alors qu'elle semble être là pour ça, celle qui fera évoluer Brigade, le faire douter voire renoncer à son obsession. Là encore on peut voir à quel point Boetticher, s'en avoir l'air au premier abord, se détache du western typique, alors que tous les ingrédients sont là. Comme le remarque très finement Charles Tatum, la femme devient une sorte de trophée, "l'abandon final (...) de Mrs Lane aux bons soins de Sam et Wid, qui n'est pas sans évoquer la remise de trophées (les oreilles et la queue!) par le torero vainqueur, à son public satisfait...". Rappelons que la passion de Budd Boetticher, durant toute sa vie, fut l'art de la corrida à cheval (rejoneo). La dernière scène, celle de l'arbre mort, évoque à n'en pas douter une arène de corrida.
Par rapport aux deux "bad boys", Ben Brigade ne vient pas représenter le bien, la norme, les passions sociales. Au contraire, Brigade est absolument individualiste et solitaire, il se fiche de la justice des hommes, il considère la sienne comme entièrement suffisante. Alors que les deux bandits ont plutôt des désirs casaniers, voire petits bourgeois, du moins en comparaison de Brigade. Ce ne sont pas les méchants qui mettent en cause l'ordre social ainsi que la moralité commune.


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Le moins que je puisse dire c'est que je recommande ce film.
J'espère sincèrement n'avoir ennuyé personne en présentant ce grand film Bis. Oui ! Un film Bis peut être un chef-d'oeuvre.
Que les vrais cinéphiles me pardonnent d'avoir osé parler en profane et aussi brièvement d'un si grand réalisateur et d'un si grand film !
Par contre, si vous n'êtes pas amateur des westerns, c'est dommage pour vous, mais, comme disait ma grand-mère, il n'est jamais trop tard pour se corriger. Ceux pour qui le western se résume à "Mon nom est Personne" et "Le Bon, la Brute et le Truand", honte sur eux!


orribile rene

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